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Les arrière-mondes

Les arrière-mondes

Cie Mossoux Bonté
23 - 27.02.2021

Fiche pédagogique

À 20h30 sauf les mercredis à 19h15.
Ce spectacle s'adresse à tou·te·s dès 16 ans (5ème secondaire).

Du côté du fond

ENTRE VIE ET MORT

Les personnages mis en scène sont des hommes et des femmes sans monde, des êtres perdus, plus morts que vivants, qui se voient tout d’un coup projetés dans l’existence. Ils sont dans un entre-deux, comme si on avait réinsufflé la vie dans ces corps morts. Sont-ils de retour parmi les vivants ? Sont-ils dans une sorte de purgatoire, de salle d’attente ? La suggestion d’être mort engendre un état qui nous emmène ailleurs. Que peut-on faire quand on revient à la vie ? Par cette nature ambivalente – entre vie et mort –, leur présence est étrange. La mémoire de ces « mort·es-vivant·es » revient peu à peu. Ils refont l’expérience de la vie et revivent des choses vécues peut-être il y a longtemps. Ils se tâtent comme on le ferait pour une matière qu’on croit connaître mais dont on a oublié les propriétés.

Qui sont-ils vraiment ? Ces êtres qui déambulent sans arrêt ont une grande difficulté à se reprendre comme de vrais vivants : trous de mémoire, incapacités diverses, velléités, effrois soudains, enthousiasmes éphémères… Ils sont pris par des délires de vision. Où leur nouveau voyage va-t-il les mener ? C’est comme s’ils savaient qu’ils avaient à partager le même sort et à se supporter jusqu’à la fin des temps.

Connaissez-vous d’autres œuvres qui développent la thématique des « mort·es-vivant·es » ? Si oui, quel point de vue prennent-elles ? Celui des revenant·e·s ou celui des vivant·e·s ? Comment sont traitées, si elles le sont, les difficultés du « retour à la vie » ?
Si vous deviez vous réveiller après un long sommeil, quelles activités souhaiteriez-vous reprendre ?

ÉVOLUTION DES RAPPORTS

Le groupe est au départ très fusionnel. Les six personnes surgissent sur scène, ensemble, serrées les unes contre les autres. Elles avancent, ne s’arrêtent pas et ne perdent jamais le contact entre elles. Parfois, certain·e·s prennent le rôle d’éclaireur·se·s, d’autres traînent à l’arrière, mais toujours le groupe se contracte à nouveau et reste soudé. Ils se tâtent, se prennent le cou, créent des liens, des complicités, testent de nouvelles apparences, s’éloignent, changent d’humeur et d’aspect. Peu à peu, le refus et l’attraction pour l’inconnu apparaissent. Ils acquièrent des certitudes. À la manière d’un crescendo (cf. Du côté de la forme), une respiration s’immisce dans le groupe qui se délite. Quelles forces ou souvenirs les repoussent ?

Comment imagineriez-vous les relations au sein d’un groupe d’inconnu·e·s soumis·es à des pertes de mémoire ? D’après vous, la sociabilité est-elle une capacité innée, reçue à la naissance, ou bien acquise, apprise dans un contexte familial, scolaire ou autre ?

INSPIRATIONS

Nicole Mossoux et Patrick Bonté puisent fréquemment leurs sujets dans l’Histoire, les arts, la musique, la psychanalyse… L’idée n’est toutefois jamais de donner à représenter ces sources d’inspiration. Ils ne cherchent pas à retrouver sur scène une figure immortalisée dans un tableau ni à faire une allusion au motif connu d’une peinture, d’une photographie ou d’un film. Ce sont simplement des points de départ d’une quête plus large. Qu’est-ce que ces images de référence ébranlent en eux ? Que désirent-ils traduire, imaginer, évoquer à travers elles ? Quels désirs ou tensions ces images provoquent-elles en eux ?

Plusieurs sources d’inspiration ont irrigué le travail sur Les arrière-mondes, notamment l’iconographie des longues files des damnés de Bosch et de Bruegel. Les files de damnés que ces peintres ont représenté à plusieurs reprises charrient de nombreuses images : les prisonniers d’une géhenne[1] sans issue ; les cortèges d’une humanité qui avance à reculons ; Charon[2] et sa barque ; La Nef des Fous[3] ; les fleuves souterrains ; les diablotins ; les cavalcades ; le voyage vers l’inconnu – la mort, l’enfer ? – comme une métaphore de l’existence ;  les amoncellements de corps qui se mêlent en des ensembles abracadabrants ; la catastrophe imminente… Ces représentations mythologiques portent en elles une extraordinaire dynamique de mouvement que Patrick Bonté et Nicole Mossoux essaient de retrouver dans le spectacle, tout en gardant une sensibilité et une fantasmatique d’aujourd’hui.

Les êtres qui cheminent sur scène, entre vie et mort, avec leurs vêtements élimés, rappellent également les momies des catacombes des Capucins, à Palerme, que Nicole Mossoux et Patrick Bonté ont eu l’occasion de visiter à plusieurs reprises. À la fin du XVIe siècle, les moines du monastère des Capucins construisirent une crypte et y placèrent plusieurs de leurs frères, après les avoir momifiés. Au cours des siècles suivants, bénéficier d’une inhumation dans les catacombes capucines n’appartint plus qu’aux moines et gens bien nés et devint une marque de prestige social pour l’élite sicilienne. La plupart des corps momifiés qui s’y trouvent datent du XIXe siècle. Ils sont particulièrement bien conservés, notamment celui d’une petite fille de deux ans, Rosalia Lombardo, dernière personne à avoir été inhumée à cet endroit. Ouvertes au public, les catacombes contiennent environ 3 000 momies, disposées le long des murs. Cette image de corps morts, desséchés et embaumés, qui ont l’air parfois plus vivants que morts, a marqué les chorégraphes et a donné naissance aux êtres perdus entre vie et mort présents dans Les Arrière-mondes.

Quel·le·s auteur·e·s; réalisateur·trice·s ou artistes vous inspireraient si vous deviez créer une œuvre ? Nos références musicales, littéraires, cinématographiques... nous influencent-elles beaucoup ?


[1] Les Enfers dans les écrits bibliques.

[2] Fils d'Érèbe (l'Obscurité) et de Nyx (la Nuit), Charon est le cocher, le pilote de la barque des Enfers dans la mythologie grecque.

[3] Ouvrage de l’humaniste Sébastien Brandt (1494) et illustré par des gravures montrant des barques chargées de fous dérivant vers le paradis des déments.

Du côté de la forme

L’IMAGE EN SCÈNE

Une particularité importante des spectacles de la Cie Mossoux-Bonté est qu’ils se situent entre théâtre et danse. Si un spectacle penche trop vers la danse, il y a un risque de formalisme ; s'il manque de transposition formelle, il reste dans le psychologique et ne peut éviter l’imitatif et le réalisme. L’enjeu est de trouver un juste équilibre entre les deux disciplines.

Pour Nicole Mossoux et Patrick Bonté, la recherche sur un sujet se construit essentiellement à partir d’improvisations avec les interprètes, de pressentiments, de réflexions, de lectures… L’art ne se fait pas qu’avec des idées et de l’analyse, mais il est important de labourer le champ du sujet et d’en connaître la dimension, la nature et les ressources.

Dans leurs improvisations, lorsqu’une attitude ou un geste intéressant surgit, Nicole Mossoux, Patrick Bonté et leur équipe le reconnaissent à son potentiel de sens, à sa puissance à dire, de façon ramassée ou allusive, une chose qui n’aurait pas d’équivalent dans la parole ou qu’un mot ne saurait décrire. Ce moment d’intuition est cependant « brut », il n’est pas directement transmissible aux spectateur·rice·s, il doit être stylisé, amplifié, « achevé » pour qu’on puisse en recevoir toute la portée. Il s’agit là non seulement d’un travail du mouvement, mais par-dessus tout d’une façon de rendre lisible l’intention du geste et son caractère parfois obscur et souvent polysémique. Il s’agit de la mettre en lumière sans l’éclairer plus qu’il ne faut. De lui donner, dans l’air et dans l’espace, une consistance, d’en faire un tout visuel qui puisse s’imprimer de façon sensible dans l’œil, une image.

La fonction de cette image est donc, d’abord, d’assurer une lisibilité au geste, d’en faire l’enjeu d’une situation, comme on pourrait dire d’un tableau qu’il cadre un morceau du réel en lui donnant un nouvel ordre, une tension inédite. Cette image ensuite n’est pas auto-suffisante, il faut la déployer dans le temps et la faire vivre et évoluer par une narration d’action ou un développement de mouvement. Souvent les deux processus sont liés de façon indissociable. Une lecture psychologique de l’image ou sa ressemblance au réel permettent d’authentifier l’action et de mettre en avant ses multiples sens. La logique de l’image est faite de tensions de formes, de lignes de force autant que de corps et de matières. C’est elle qui parle à l’imaginaire.

LE TRIANGLE

Les spectacles de la Cie Mossoux-Bonté  s’appuient toujours sur une contrainte porteuse de liberté. Cette contrainte peut être de tout ordre, mais c’est souvent l’espace qui s’impose. Dans Les arrière-mondes, un grand triangle « dessiné » au sol permet de mettre en lumière un parcours, un état duquel les personnages ne sortent jamais. Il y a un grand travail de spatialisation. L’espace réel est transformé pour en donner à voir ses points de fuite.

Les éléments scéniques – lumières, scénographie, costumes, maquillage – naissent tout au long du processus de création. Les lumières, réalisées le plus souvent par Patrick Bonté, entourent le corps dans l’espace et permettent de créer des jeux d’ombre, des trous noirs, des halos, de transformer l’espace réel.

LE BOLÉRO

À la manière d’un boléro – cette danse de bal et de théâtre à trois temps, apparue en Espagne au XVIIIe siècle –, la progression du spectacle va dans le sens d’un accroissement et d’un élargissement de tous les éléments : rythme, mouvement, incarnations… Lorsque le groupe, au départ très homogène et serré, se met en mouvement, une respiration le prend et insuffle des élancements et des amplifications qui vont s’accroissant, selon le principe d’une spirale montante, d’un lent crescendo.

Tous les éléments scéniques – costumes, maquillages, sons, lumières – suivent cette évolution : les aspects se transforment, des figures imprévues naissent, créent des images irrationnelles…

DÉTOURNEMENTS ET DÉCALAGES

Les spectacles de la Cie Mossoux-Bonté sont imprégnés d’un humour, d’une mise à distance, de dérapages. Les matières qu’ils manipulent font naître une inquiétante étrangeté qui n’apparaît jamais anxiogène. Elles tendent un miroir à nos fantasmes obscurs et interrogent les incohérences de notre rapport au monde.

Dans ce semblant de comédie, c’est l’aventure humaine qui est mise en jeu, mais l’imaginaire de la catastrophe ne se prive pas de dérision, comme si le monde était considéré depuis l’arrière d’un cerveau qui aurait tout vu et qui n’en saurait plus grand-chose.

Echanges & ateliers

Nicole Mossoux et Patrick Bonté sont disponibles pour une rencontre de 50 min en amont de la venue au spectacle, dans vos locaux du 8 au 12 février et les 25 et 26 février 2021.

Ils proposent également une immersion dans le travail de la compagnie lors d’un atelier de 2x50 min, dans vos locaux, les 1er, 2 et 3 mars.